Dossier "Délocalisations"
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(4) Les arguments "pro-délocalisations"
Pour le FMI, "dans leur ensemble les délocalisations n'apparaissent pas comme ayant conduit à la perte nette d'emplois, car les emplois perdus dans un secteur sont souvent compensés par la création d'emplois dans d'autres secteurs en croissance". Cet argument s'appuie sur une double observation : on constate une baisse du nombre d'emplois dans le secteur industriel et, en même temps, une augmentation dans le secteur des services. Toutefois, ce constat n'a qu'une valeur statistique, et si les délocalisations peuvent expliquer des pertes d'emplois dans le secteur productif, il est bien plus difficile de tirer un lien de cause à effet entre les délocalisations et les créations d'emplois dans le secteur des services. On fait ici comme si les emplois créés dans les services l'avaient été grâce aux délocalisations dans le secteur industriel. On peut peut-être considérer qu'il en est ainsi pour quelques emplois (certains dont la création aurait été favorisée par le faible coût de biens d'investissement d'origine délocalisée, ou d'autres dans le secteur de la distribution), mais la grande majorité des emplois créés dans le secteur des services l'auraient probablement été pareillement sans les délocalisations. Bien au contraire, sans les pertes de revenus salariés conséquentes aux délocalisations, on peut logiquement penser que la demande nationale de consommation de services aurait été plus importante, donc cause de création d'encore plus d'emplois dans tous les secteurs. D'autre part, s'il est bien exact que de nombreux emplois ont été créés dans le secteur des services durant les dernières décennies, qu'en sera-t-il à l'avenir ? Les emplois de services créés en France en 2005 n'ont pas compensés ceux perdus dans l'industrie, et les prévisions font état d'importantes délocalisations à venir dans ce secteur.
C'est par l'intermédiaire du commerce international que la production délocalisée entre sur notre territoire, et l'effet des délocalisations de production apparaît inévitablement dans ses statistiques.
Ce graphique montre les courbes des exportations et importations de biens manufacturés depuis 1978, pour la France, et chiffrées en milliards d'Euros.( Sources Insee). Tel qu'il est exprimé, c'est à dire en valeur marchande, ce graphique montre une certaine similitude entre les deux courbes. Depuis 1978, la France présente donc une balance du commerce extérieur globalement équilibrée, et dans le discours néolibéral, cet équilibre est souvent avancé comme argument. Il montrerait que la croissance des importations, incluant les productions délocalisées, serait compensée par une croissance des exportations, avec comme sous-entendu que les emplois perdus à cause des délocalisations seraient compensés par des emplois créés pour la production à l'export. On observera en premier lieu que ce graphique ne nous montre que des valeurs marchandes de biens, et qu'il ne tient pas compte du nombre d'emplois correspondant à la production de ces biens. Si les importations françaises provenaient seulement de pays où les coûts du travail sont équivalents aux nôtres, la balance serait globalement proche de l'équilibre sur les trente dernières années, aussi bien du point de vue des valeurs échangées que de celui du nombre d'emplois mis en oeuvre pour produire les biens échangés. Par contre, la situation est différente en ce qui concerne les importations en provenance de pays émergents [3]. En effet, entre un milliard d'euros de biens produits en France, et un milliard d'euros de biens produits dans un pays à bas coût du travail, la quantité de main d'oeuvre incorporée dans ces deux productions n'est pas du tout la même. Du fait de la forte différence de coût du travail, à valeur marchande égale, une quantité de biens importés d'un pays émergent inclut bien plus de temps de travail, donc d'emplois, que la quantité équivalente de biens produits en France. A partir du moment où l'on commerce avec des pays émergents, l'équilibre en valeur marchande de notre balance commerciale correspond donc en réalité à des pertes d'emplois. Dans le contexte présent, et du point de vue de l'emploi, l'équilibre de la balance du commerce extérieur n'est donc pas un indicateur d'équilibre, mais est au contraire un indicateur de déséquilibre. Circonstance aggravante : dans nos importations, la part des biens produits dans ces pays ne cesse d'augmenter. On notera aussi que si la tendance globale depuis 1978 montre un certain équilibre, la tendance actuelle montre un déséquilibre croissant. En effet, le commerce extérieur français a accusé un déficit record de 26,459 milliards d'euros en 2005, après 8,284 milliards en 2004, et les prévisions pour 2006 indiquent que ce record sera encore battu.
Les restructurations sont effectivement la première cause connue de suppressions d'emplois, et il est facile aux économistes libéraux de mettre en avant cet élément pour tenter de minorer l'effet des délocalisations de production sur les pertes d'emplois. La question est alors de savoir s'il existe un lien entre restructurations et délocalisations. Pourquoi une entreprise éprouve-t-elle le besoin de se restructurer ? Une entreprise se restructure généralement pour améliorer sa productivité, pour baisser ses coûts de production, pour être plus compétitive. Ceci sous la pression de la concurrence, et afin de conserver ou d'augmenter ses parts de marchés. Les restructurations sont à la fois les causes et les conséquences de l'augmentation de la productivité. - les causes, car une entreprise qui se restructure vise une meilleure productivité. - les conséquences, car des entreprises se restructurent aussi pour rester compétitive face aux hausses de productivité de la concurrence. Pour essayer de résister à la forte concurrence des pays émergents, les entreprises des pays développés n'ont guère le choix. C'est l'existence d'une production délocalisée qui met la pression sur nos propres entreprises, et qui les pousse aux restructurations. Il existe donc un lien de causalité très fort entre délocalisations et restructurations. De nombreuses pertes d'emplois pour cause de restructuration le sont alors en réalité à cause des délocalisations de production. Quand une entreprise lâche son sous-traitant local, pour lui préférer un sous-traitant chinois et ses meilleurs tarifs, et que celui-ci se voit obligé de restructurer et de licencier, la véritable cause de cette restructuration n'est-elle pas ici la délocalisation de production ? N'en est-il pas de même quand la distribution change ses fournisseurs nationaux, pour des fournisseurs originaires d'un pays émergent ? Le phénomène des restructurations et celui des délocalisations sont donc en grande partie liés, et vouloir mettre en avant les restructurations pour mieux minorer l'impact des délocalisations relève plus d'une démarche de détournement que d'une réalité quantifiable.
Cet argument présente deux facettes, une d'ordre moral et une d'ordre technique. Dans son aspect moral, il cherche à jouer sur un sentiment de culpabilisation. Les emplois créés grâce aux délocalisations seraient bénéfiques à plus pauvres que nous, ce qui tendrait donc à réduire les inégalités mondiales, et seuls des égoïstes pourraient s'en désoler. Or, c'est pourtant un argument très peu moral quand on en observe la réalité. Certes, les délocalisations apportent des revenus à des gens en grand besoin, mais dans quelles conditions ? Il s'agit d'emplois qui doivent coûter le moins cher possible à l'entreprise, les salaires sont le plus souvent dans les faibles normes salariales locales, et il en est de même au niveau des conditions de travail. La productivité est souvent plus faible que dans les pays développés, mais qu'importe puisque la durée du travail y est beaucoup plus longue. L'économie se fait aussi sur les conditions de sécurité et d'hygiène du travail au détriment du travailleur, ainsi que sur les rejets polluants au détriment de la population environnante. Tous ces éléments relativisent donc fortement les bienfaits que les délocalisations sont sensées apporter aux populations locales [4]. L'aspect technique de cet argument s'appuie sur le lien entre les emplois créés dans les pays émergents, et ceux créés chez nous dans nos entreprises exportatrices. Il rejoint alors l'argument concernant l'équilibre du commerce extérieur, vu un peu plus avant dans ce texte. Certes, quand on échange des avions contre des chemisettes, on crée aussi des emplois dans notre industrie aéronautique. La délocalisation de production de chemisettes permet donc de créer globalement des emplois. Par contre, et du fait de la différence de coût du travail entre les pays échangistes, le pays producteur d'avion crée moins d'emplois chez lui qu'il n'en perd en délocalisant sa production de chemisettes. Cette création d'emplois dans les pays émergents s'accompagne donc globalement de pertes d'emplois dans notre pays. D'autre part, quand les importations en provenance des pays émergents génèrent un déséquilibre commercial en leur faveur, comme c'est le cas actuellement avec la Chine, les emplois ainsi créés dans ces pays correspondent à des pertes sèches d'emplois chez le pays importateur. Les délocalisations de production se réduisent alors à un simple transfert de travail et ne créent globalement que très peu d'emplois, on déshabille Pierre pour habiller Paul, et sans lui apporter pour autant les mêmes habits ni les mêmes droits.
L'argumentaire néolibéral nous a longtemps servi les IDE comme innocents dans le phénomène des délocalisations. Ceci, en nous présentant ces capitaux comme destinés à produire pour des marchés locaux. Or, la réalité chinoise nous montre clairement que ce n'est pas le cas. Le rapport "Dreyfus-Novelli" [5] explique : "On ne peut véritablement comprendre le développement spectaculaire du commerce extérieur chinois sans s’intéresser au rôle central des entreprises étrangères. ... L’investissement étranger a été déterminant dans la réussite du processus d’ouverture sur le monde extérieur engagé en 1978. Les IDE sont apparus de manière significative au milieu des années 80, avant de décoller à partir de 1993, puis d’atteindre les tout premiers rangs mondiaux. .... La part des entreprises à capitaux étrangers (principalement asiatiques) dans les exportations chinoises continue à augmenter : de 20 % en 1992, elle équivaudrait aujourd’hui 57 %." Une grande partie des IDE concerne bel et bien des productions délocalisées, et plus les IDE croissent dans les pays émergents, plus les productions se délocalisent, et plus les emplois disparaissent dans les pays développés. [3] Les pays dits "émergents" sont principalement les pays d'Europe centrale et orientale, d'Asie hors Japon, d'Amérique latine, d'Afrique et du Proche et Moyen Orient. " [4] Voir l'exemple de Timberland : www.chinalaborwatch.org/
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(1) La mondialisation de la production (2) Du secteur industriel à celui de la recherche et développement (3) Les différentes formes de délocalisations (4) Les arguments "pro-délocalisations" |
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